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La promesse de l’aube est un roman d’inspiration autobiographique. Publié en 1960, Romain Gary retrace sa vie, de son enfance à Wilno, en Pologne, aujourd’hui Vilnius, en Lituanie, puis ses années à Nice, avant de s’engager dans les forces aériennes françaises libres au début de la Seconde Guerre mondiale.
Cette œuvre a su marquer les esprits des lecteurs par la sublime description de la relation qu’il entretenait avec sa mère, Mina. Cette femme, une Russe juive immigrée, marquée par la pauvreté et la solitude, a consacré sa vie à son fils pour lui donner toutes les chances de réussir.
Elle ambitionne pour lui de devenir ambassadeur, écrivain célèbre ou encore héros de guerre. Cette promesse de l’aube n’est autre que le souhait de Mina de voir Roman s’accomplir en tant qu’homme et l’obligation qu’elle lui impose de la rendre fière, elle qui n’a connu qu’une vie laborieuse.
Le livre commence par Romain Gary, adulte, allongé sur la plage de Big Sur, en Californie, où il se remémore sa vie et celle de sa mère.
« À quarante-quatre ans, j’en suis encore à rêver de quelque tendresse essentielle. Il y a si longtemps que je suis étendu sans bouger sur la plage que les pélicans et les cormorans ont fini par former un cercle autour de moi et, tout à l’heure, un phoque s’est laissé porter par les vagues jusqu’à mes pieds. Il est resté là, un long moment, à me regarder, dressé sur ses nageoires, et puis il est retourné à l’océan. Je lui ai souri, mais il est resté là, grave et un peu triste, comme s’il savait. »
Romain Gary, La promesse de l’aubeMina Kacew, nommée Nina dans le roman, est une ancienne actrice de théâtre, qui élève seule Roman, devenu Romain, à Wilno. C’est une femme pauvre, qui a connu une vie simple de travail. Nina a pour son fils un amour incommensurable et une conviction profonde : il sera un grand homme.
« — Tu seras un héros, tu seras général, Gabriele d’Annunzio, ambassadeur de France — tous ces voyous ne savent pas qui tu es ! »
Romain Gary, La promesse de l’aubeCet amour est réciproque et crée chez Roman l’obligation de réussir, afin de la rendre fière et de l’honorer. Mina est prête à tout pour le bonheur de son fils. Elle travaille comme modiste, vendeuse de bijoux et enchaîne des métiers humiliants afin de payer l’éducation de Roman et de le protéger de la pauvreté, ne lui refusant rien pour qu’il réussisse.
Il est inscrit dans les meilleures écoles et prend des leçons de musique et d’escrime. Elle vend progressivement ce dont elle dispose pour s’assurer de mettre toutes les chances du côté de son enfant. Mina déclare à tout le monde que son fils est prédisposé à devenir diplomate, artiste ou militaire hautement gradé, au détriment de Roman qui se retrouve gêné face aux dires de sa mère et vit relativement mal chacun de ses échecs, qui viennent donner tort à sa mère.
Les échecs de Roman sont des moments forts du roman. La personnalité de Mina prend alors toute sa complexité et donne à cette femme un côté profondément attachant. Elle redirige continuellement son fils vers des arts et des sports différents lorsque celui-ci n’est pas suffisamment bon. Roman ne se voit jamais imposer un parcours, mais reste néanmoins sommé de toujours réussir.
Et lorsque celui-ci n’y parvient pas, sa mère est capable de se mentir, d’arrondir les angles ou de voir le bon dans ses échecs. Mina devient alors touchante pour le lecteur car on y reconnaît une mère, qui, dans son amour le plus noble, choisit de voir en son enfant un être exceptionnel. C’est à la fois pour protéger son fils et l’encourager, mais également une façon pour elle de préserver son souhait de le voir réussir et, indirectement, de la faire briller.
Mina Kacew est profondément humaine et pleine de bonté. L’exigence infinie de cette mère semble s’effacer face à cette douceur et ces encouragements qui poussent Roman à persévérer.
Roman grandit et commence des études de droit à Aix-en-Provence puis à Paris. Après ses nombreux échecs dans le sport et les arts, il commence à écrire des nouvelles, puis un premier roman. Mina, restée à Nice, continue de le soutenir à distance. Elle lui envoie de l’argent qu’elle obtient en vendant ses derniers biens de valeur et lui écrit régulièrement des lettres pleines d’encouragements, lui faisant part de sa volonté de le voir s’accomplir.
Gary raconte ses premières expériences amoureuses, ses échecs et ses tentatives littéraires ratées avec un humour qui marque l’entièreté de l’œuvre. Roman fait preuve d’une grande lucidité, invitant le lecteur à rire de sa situation qui semble toujours grotesque et ridicule, donnant à ses actes une certaine futilité.
Durant sa jeunesse, Gary est un être divisé : il veut réaliser la promesse faite à sa mère de devenir quelqu’un, mais il doute de lui-même, il se sent écrasé par les attentes maternelles, et il porte le poids d’une culpabilité permanente : il ne sera jamais à la hauteur de ce que sa mère attend de lui. Plein de doutes et alors encore trop jeune, Gary décide de s’engager dans l’armée de l’air lorsque la guerre approche.
La Seconde Guerre mondiale éclate. Gary rejoint les Forces aériennes françaises libres, les FAFL, en Angleterre, sous les ordres du général de Gaulle. Il combat en Afrique, en Libye, en Syrie, effectue des dizaines de missions de bombardement. Il est blessé, décoré, promu. Progressivement, Roman devient ce que sa mère a toujours voulu : un héros.
Pendant la guerre, pour le soutenir et lui rappeler ce à quoi il est destiné, Gary reçoit régulièrement des lettres de sa mère, envoyées de Nice. Elles sont essentielles pour Roman, pour qui son engagement dans l’armée est parfois incompris et motivé par sa volonté de rendre fière sa mère. Malgré les difficultés qu’il rencontre, il sait que quelqu’un croit en lui.
La guerre se termine et Gary rentre en France. Il se dépêche de se rendre à Nice pour retrouver sa mère. Mais à son arrivée, il comprend que Mina est morte. Elle est morte trois ans et demi plus tôt, avant même que Gary ne rejoigne l’Angleterre. Avant de mourir, elle avait écrit près de 250 lettres et les avait confiées à une amie, avec la consigne de les poster à intervalles réguliers. Pendant toute la guerre, Gary croyait recevoir des lettres d’une mère vivante.
La révélation finale des lettres posthumes est bouleversante et révèle toute la grandeur de cette femme. Mina a continué d’aimer au-delà de la mort. Elle a organisé son amour comme une stratégie militaire, anticipant les besoins de son fils après sa propre disparition. Ce geste est à la fois sublime et terrible. Roman, lui qui s’est finalement accompli grâce à l’aide de sa mère, se voit incapable de remercier celle qui lui a tout permis. Cette culpabilité traverse toute l’œuvre et fait de La promesse de l’aube une magnifique déclaration d’amour à sa défunte mère.
Malgré toutes les activités et les pratiques sportives que Mina pousse son fils à suivre, c’est finalement dans l’écriture que Roman démontre un certain talent. Hobby très personnel, initialement critiqué par sa mère, Mina finit néanmoins par l’encourager.
Face à la contrainte d’une carrière relativement imposée par sa mère, Roman se voit obligé de faire avec ce qu’il est. C’est ici que Mina démontre qu’elle est profondément une mère aimante et compréhensive. Elle parvient à se mentir quand Roman essuie un échec, l’incitant toujours à aller de l’avant et à essayer de nouvelles voies pour s’accomplir. En retour, Roman accepte ses faiblesses, voire ment à sa mère pour la protéger, et cherche par quelque moyen de la rendre fière.
Jonglant entre l’impératif de réussite et ses qualités intrinsèques, Romain Gary explore néanmoins, tout au long du roman, ses aspirations personnelles. L’écriture marque une vraie rencontre avec un art qui lui plaît, dans lequel il souhaite persévérer. Il commence d’ailleurs à gagner sa vie en écrivant dans un journal. Il se voit déjà riche et célèbre et annonce à sa mère qu’il pourra l’aider financièrement, avant de se voir licencié peu de temps après.
Cette recherche continuelle d’un moyen de réussir prend fin au commencement de la guerre. Roman n’avance pas dans la vie et voit celle-ci lui imposer sa destinée : il rejoindra l’armée. La partie finale sur la guerre, à travers les échanges avec sa mère, les rencontres que fera Romain Gary ainsi que les difficultés auxquelles il fera face, feront progressivement de lui un homme, un grand homme. C’est dans l’adversité, et non plus dans un souhait lointain d’honorer sa mère, que Roman finira par réussir.
Mina permet à son fils de tenir pendant ce conflit et de toujours lui donner espoir. Néanmoins, c’est par un concours de circonstances que Romain « trouvera sa voie ». C’est à travers sa carrière militaire, puis son poste de consul général, ainsi que, finalement, ses réussites littéraires, que Romain Gary deviendra quelqu’un de reconnu. La promesse de l’aube n’est alors qu’un moyen pour lui d’honorer à titre posthume sa mère.
Je trouve cette œuvre particulièrement intéressante puisqu’elle dépeint merveilleusement bien les souffrances et les joies face au fait de grandir, de se chercher, de se trouver.
La vie de l’auteur est un parfait mélange entre l’accomplissement que nous imposent les autres, les contraintes de notre personne et de la vie, ainsi que nos aspirations personnelles. Nous avons tous de grands idéaux, des projets un peu trop précis, et fondamentalement une vision plus ou moins claire de ce que serait notre manière de nous accomplir, d’atteindre une forme d’ataraxie définitive.
Or, nous ne passons notre temps qu’à « faire avec », avec ce qu’on a, ce qu’on attend de nous, ce qu’on veut. Nous courons indéfiniment après une homéostasie de l’âme qui n’arrivera jamais. Mais là n’est pas la joie, le contentement vient du fait d’avoir fait, fait avec.
Romain Gary a toutes les raisons d’être fier, de se sentir accompli. Il peut se vanter de ses deux prix Goncourt, de ses accomplissements militaires et diplomatiques et d’être parvenu à mettre en lumière celle qui l’a toujours aidé.
« Je n’ai pas démérité, j’ai tenu ma promesse et je continue. J’ai servi la France de tout mon cœur, puisque c’est tout ce qui me reste de ma mère, à part une petite photo d’identité. J’écris aussi des livres, j’ai fait carrière et je m’habille à Londres, comme promis, malgré mon horreur de la coupe anglaise. J’ai même rendu de grands services à l’humanité. »
Romain Gary, La promesse de l’aubeMais finalement, l’œuvre se finit de façon très calme, sur cette plage de Big Sur, seul face à la mer. Ce dernier chapitre vient clore tout le récit que Roman vient de nous conter et fait écho avec le début du livre. Le premier et le dernier chapitre sont teintés d’un certain vide, d’une âme apaisée, sans grande joie ni tristesse. Dans le premier chapitre, il commence par :
« À quarante-quatre ans, j’en suis encore à rêver de quelque tendresse essentielle. »
Romain Gary, La promesse de l’aubeLe début et la fin se font écho. L’auteur, malgré ses réussites, a toujours des regrets, et rêve de tendresse. Il comprend qu’il ne pourra jamais revenir en arrière, ni chasser un bonheur futur. Romain Gary fait alors le constat que la vie consiste à s’oublier, s’oublier pour mieux « faire avec », et toujours persévérer.
Celui qui a toujours agi pour une autre se rend compte qu’il a tout fait pour des idéaux qu’il n’a jamais vraiment choisis, et qu’il n’aurait jamais réellement pu choisir. Ce qu’il lui reste n’est autre que la fierté de n’avoir jamais abandonné, l’unique accomplissement qui pour toujours l’honore.
Le roman se finit alors sur cette courte phrase :
« J’ai vécu. »
Romain Gary, La promesse de l’aubeAmour et tendresse <3